Tandem
Tandem
nouvelle
déposée à la Maison des Auteurs
sous le numéro 00432
* * *
Dimanche 25 juin. Braderie à Auderghem.
Bruno se promène le long de la chaussée de Wavre. Il est seul. Il flâne. Il regarde tout mais n’achète rien. Il s’arrête devant un miroir, réajuste sa mèche sur le front et retend son col. Plusieurs fois, le tonnerre gronde. Puis, d’un seul coup, le ciel se déchire comme une toile gorgée d’eau. Les passants courent aux abris. Les commerçants étalent des bâches sur leurs étals. Bruno se réfugie sous le porche d’une boucherie fermée. La pluie est dense et rebondit sur les pavés. Un peu absent, Bruno ne voit pas l’agitation autour de lui. La pluie redouble d’intensité et une grosse femme coiffée d’un sac en plastique pousse Bruno contre la porte pour se réfugier avec ses deux enfants. Ceux-ci repartent aussitôt, préférant courir sous la pluie.
Une jeune femme de petite taille vient s’abriter. Bruno ne peut pas voir le visage qu’elle cache derrière un rideau de cheveux raides blond paille. Elle frissonne et ressert son col. Elle remarque Bruno pensif, les yeux rivés sur le ciel qui déverse des trombes d’eau sur la ville. La jeune femme repousse ses cheveux d’un mouvement de la tête. Elle est très soignée, maquillée discrètement de turquoise autour de grands yeux bleus qu’aurait adoré peindre Modigliani. Devant l’immobilité de Bruno, elle se lance :
- Salut !
- Bonjour, répond-il, surpris. Vous voulez passer ? fait-il en désignant la porte.
- C’est moi, Cathy. On était à Saint-Hubert ensemble. Enfin, moi j’étais dans la classe d’Omero.
Il se concentre.
- Bonjour ! Tu m’as reconnu ?
On entend à sa voix incertaine qu’il n’identifie pas Cathy.
- Tu es bien le frère d’Omero, qui…
- Oui, enfin j’étais.
Ça, je le sais bien, Bruno. J’étais à l’enterrement. Ça fait 14 mois.
- Tu le connaissais bien ?
- Enfin, Bruno, Cathy Aelbrechts ! J’étais plus grosse, j’avais les cheveux plus longs.
Bruno se pose la main sur la bouche.
- Pardon, Cathy. Je suis… Je suis ailleurs.
- J’ai bien remarqué, rit-elle.
- Encore désolé. Mais ce genre de brocante, je les faisais toujours avec mon frère et là, je n’y trouve plus aucun goût. Il collectionnait des tas de choses.
Elle sourit. La grosse dame pousse Cathy pour aller corriger ses petits démons détrempés.
- Elle a attendu le soleil pour récupérer ses petits-enfants ! ricane Bruno.
Ils rigolent.
- Bon, c’est pas tout ça, dit Cathy en secouant un cheval à bascules en bois dégoulinant. Je dois amener cette bestiole chez moi.
- Il est tout pourri, ton canasson !
- Mais non, une nouvelle peinture et il reprendra vie.
Elle se penche pour attraper le cheval mais Bruno la précède : il empoigne le jouet et le passe autour du cou comme un agneau.
- T’es courageux, mais j’habite à Sainte-Anne et c’est pas tout près. Je vais appeler un taxi.
- Garde tes sous. J’ai le temps et surtout j’ai besoin d’exercice.
Il lui emboîte le pas.
- D’habitude, c’est toi qui marchais devant.
- Oui, c’était un choix d’Omero. Il me disait : « parle sans t’arrêter, je me guiderai à ta voix ». Il préférait marcher sans aide apparente et cacher qu’il était aveugle.
- C’est pour ça aussi que vous aviez un tandem ?
- C’est une idée de mon père pour qu’on soit autonome.
Tout en marchant, Bruno se revoit avec son frère sur le tandem, Omero lui envoyant de grandes tapes dans le dos en criant : « Plus vite ! Fonce ! Fonce ! ». Omero avait les bras tendus en l’air et exultait comme un enfant qui vient d’apprendre à rouler sans les mains. Bruno avait beau freiner, son frère pédalait de toutes ses forces dans la descente, ivre de vitesse et de vent.
Cathy sent que Bruno a la gorge nouée.
- Tu ne m’avais pas reconnue, dit-elle pour changer de sujet.
Il tarde un peu à répondre. Ils ont entamé la côte qui mène chez Cathy et le cheval commence à peser lourd.
- En effet, lâche-t-il. Mais avant, tu étais moins…
Elle attend un moment, puis le presse :
- Moins quoi ?
- Moins maquillée.
- Non, je n’ai pas changé de maquillage.
- Oui mais moins… T’as chanté de look, non ?
- Maigri de 10 kg. Et coupé mes cheveux, mime-t-elle des doigts.
- En tout cas, moi j’aurai aussi perdu 10 kg à cause de ce foutu cheval.
- On y est ! A la porte bleue, là. Courage, c’est au troisième étage.
- Noon ?
- Deuxième. Mais tu peux le laisser au rez. Je vais le poncer dans mon atelier.
- Atelier ?
- Ooh, c’est comme ça que j’appelle le cagibi où je chipote. Je retape des meubles anciens.
- Mon frère adorait l’odeur du bois.
Elle l’observe.
- Il disait, poursuit Bruno, que c’était le matériau le plus sensuel qui soit. Il passait ses mains sur les veines, sur les moulures. Il repérait tout de suite les fêlures…
- Il te manque ?
- Beaucoup, dit-il en s’appuyant contre la façade. Tu sais, j’habite dans la rue parallèle, au numéro…
- 14. Je sais.
- Tu es déjà venue chez nous ? Je ne m’en souviens pas.
Dans l’appartement, Bruno vient se placer face à Cathy :
- Tu m’offres un café ? dit-il en lui passant la main dans les cheveux.
- Je n’ai plus de café.
- Ce n’est r…
- Ni rien à boire, coupe-t-elle en s’éloignant dans une pirouette. Mais on peut aller au Rouge-Cloître.
- Bonne idée, feint-il de se réjouir.
- Tu m’attends un instant ?
Elle quitte son petit imper blanc cintré. Elle sent les yeux de Bruno lui parcourir le dos. Elle prend plaisir à se sécher les cheveux sans fermer la salle de bains. Bruno a saisi un magazine. Entre deux coups d’œil vers le miroir, il inspecte le salon à la recherche de traces de passage d’un « mâle ». Elle ôte son chemisier blanc mouillé au col et rajuste sa poitrine généreuse dans son soutien-gorge. Elle enfile un pull à col roulé. Ses seins pointent à travers la laine fine. Cela n’échappe pas à Bruno qui les fixe quand elle revient au salon.
- On y va, dit-elle en lui lançant une tape sur les fesses.
Ils descendent au vieux cloître du XIVème siècle, à deux minutes de sa maison. Ils longent les étangs rectangulaires. L’air est saturé d’humidité et la forêt de Soignes frissonne sous le vent.
- Pas chaud pour le début de l’été ! remarque Bruno.
- Un bon café nous fera du bien. J’adore ce cloître. C’est ici que j’ai appris à marcher. J’aime ce chemin de pierre par lequel on change de lieu, de la ville à la forêt, on change de temps, du macadam aux pavés. On s’imagine les moines qui travaillaient dans les étangs, les autres au verger.
Elle revoit ses heures de promenades solitaires d’enfant unique et ce vallon recouvert de fougères où elle est devenue femme un petit matin, trois ans plus tôt. Elle avait passé la nuit à la belle étoile sur le ponton du grand étang, serrée dans les bras de celui à qui elle allait se donner.
Un restaurant bio est ouvert depuis peu dans les écuries du cloître. Sur la terrasse, Cathy sirote un chocolat chaud en fixant Bruno. La vie de cet homme est vide. Sa conversation est creuse. Ses envies sont futiles. Ses passions, dilettantes. A l’opposé de son frère qui était curieux de tout, qui savait écouter les gens, qui semblait vraiment les regarder malgré ses yeux éteints.
- Il n’était pas léger, ton cheval !
- C’est toi qui a voulu faire le mulet et le porter.
Bruno tourne sa tasse de café sur elle-même. Il ne sait pas par quel bout prendre Cathy. Elle est cinglante, coupante même.
- Tu cherchais quoi à la braderie ?
Elle l’observe.
- Rien de précis. Je voulais aller au fitness, mais c’était fermé.
- T’y vas souvent ?
- Tous les jours.
Il se redresse et bombe le torse :
- Ça me garde en forme !
- Je vois.
Pas peu fier, il prend la pose, le visage accoudé, glissant le pouce sur sa lèvre inférieure. Il a ouvert son blouson de cuir sur un pull à torsades.
Cathy rirait si le personnage lui était plus sympathique.
- Si c’est pas indiscret, t’as un mec ?
Elle le fixe longuement.
Elle réfléchit à ce qu’elle va répondre. Ce dont elle est certaine, c’est qu’elle ne va plus perdre de temps avec ce personnage superficiel et narcissique qui la dégoûte.
- Ecoute bien ce que je pense de tout ça, Bruno. J’aimais ton frère de tout mon être. Il me suffisait de penser à lui pour m’envoler. Il a fait de moi la femme la plus heureuse au monde. J’ai eu beaucoup de chance de le connaître. J’aurais tant voulu que tu me parles encore de lui. Que tu le fasses revivre le temps d’un après-midi. Mais tu n’en es pas capable. Tu ne penses qu’à toi.
- Fallait le dire !
- Ton frère et moi, nous nous aimions. Tu es tellement imbu de toi-même que tu ne t’en es jamais aperçu. J’ai passé toutes les nuits dans votre maison. Dans la chambre d’Omero, à front de rue. Il me faisait rentrer le soir par la fenêtre. Le matin, tu trépignais devant sa porte parce qu’il était en retard. Même pas fermée à clé. Il m’avait prévenue que tu ne rentrerais jamais. Que tu n’aimais pas son « enfer des ténèbres », comme tu disais. Tu ne t’intéresses qu’à toi-même.
Elle réprime un hoquet nerveux et poursuit :
- Omero était le cœur, tu étais les yeux. Omero était la tête. Tu étais les jambes. Tu es beau gosse, grand, costaud. Mais lui avait un univers magnifique. Il était passionné. Il voyait beaucoup plus que toi. Toi, tu ne m’as jamais regardée, jamais vue. Tu m’ignorais parce que j’avais des kilos en trop. Aujourd’hui, tu veux coucher avec moi ? T’es-tu intéressé à moi ? A ce que je veux ? Tu m’as demandé ce que j’aime ? Ce que je fais ? Qui je suis ?… Tu t’en fous.
Tout ce qui te tracasse, c’est ta quéquette qui te démange. Je comprends que tu sois mal depuis la mort de ton frère. Avec lui, tu as perdu ta substance et ton intelligence.
C’est sûr, le tandem ne roulera plus… T’en as fait quoi ?
- Vous… Vous êtes sortis ensemble combien de temps ?
- Trop tard pour t’y intéresser, mon gars. Et puis, ne compte pas me sauter. Je n’ai ni démangeaisons ni besoin d’exercice. Le souvenir de ton frère me suffit amplement !
Au bord des larmes, elle agrippe son parapluie et s’en va à toute allure.
Bruno est pétrifié. Il fixe longtemps les hanches de Cathy, puis parcourt la terrasse du regard. Il baisse la tête pour éviter les yeux tournés vers lui.
Son café a un goût amer.
Yves De Wolf – Clément
Bruxelles, juin 2006

