Chez Karam
- Je crois que nous n’avons pas le choix : attendre. C’est une vertu que les Africains peuvent nous apprendre. Bien sûr, cela implique une soumission à une certaine fatalité…
Jelena a ouvert une porte-fenêtre. Elle observe l’intérieur de ce qui a dû être une très belle demeure. Des galeries courent le long du patio carré sur trois niveaux. La tradition arabe veut que les maisons aient un minimum de fenêtres sur l’extérieur. Pas de balcons, non plus. En revanche, les Arabes ont développé le raffinement des cours intérieures. La pièce dans laquelle nous sommes en garde à vue ressemble à ces chambres de femmes dans les grandes maisons traditionnelles. Les femmes du harem participaient aux fêtes et à la vie sociale mais seulement voilées et derrière des grilles de ce genre ou des moucharabiehs. Les danseurs et les musiciens se produisaient devant les hommes dans la cour intérieure.
Jelena parcourt des mains les courbes des grilles de fer forgé qui dessinent des arabesques. Sous l’arc des fenêtres, des barreaux en rosaces se découpent sur le ciel.
- Tu crois qu’ils nous garderont longtemps ? demande Jelena.
- Assez pour nous rendre fous si nous ne nous calmons pas. Peut-être plusieurs heures. Visiblement, Karam ne dispose pas de tous les éléments. C’est un homme très puissant. Il peut débloquer les choses rapidement s’il le veut.
- Mais qu’est-ce que tu as bien pu commettre pour nous faire jeter dans ce trou ? Tu as une autre histoire à te reprocher, c’est cela ?
- Non, ne commence pas ! Déjà à l’hôtel ils avaient décidé de ton arrestation : ils étaient venus avec deux voitures. Tu vois bien que tu es concernée aussi.
- Tu as peut-être raison.
Après avoir arpenté la pièce à grands pas impatients, Jelena prend un verre d’eau. Elle s’assied sur le sol de mosaïques, adossée contre l’épais mur qui nous sépare du patio. Le soleil éclaire sa peau mate d’un jour délicieux. L’ombre des grilles prend le relief de son corps. Elle appuie la tête. Elle est perdue en pensées et un petit sourire s’est dessiné sur ses lèvres. Je la scrute à son insu.
- Tu es retourné en Bosnie, depuis… ?
- Non, jamais.
- Tu aurais voulu ? me demande-t-elle, ironique.
- Chez ces fous ? Avec tous ces dangers ? Ah non !
- Dangers, dangers ? Ils avaient disparu quand tu y étais. Tu n’as pas connu la guerre. C’était déjà la paix dit-elle en hachant sa phrase.
- Tu parles d’une paix… Il y avait des forces armées de tous les pays. Et sérieusement armées !
- Tu veux parler des ‘forces de maintien de la paix’ ? Des ‘envahisseurs’ ?
- Oh, on ne va pas reprendre ce débat ! C’est quand-même vous, Bosniaques, Serbes et Croates qui avez déclenché les hostilités. J’étais autant que toi opposé à l’attitude impérialiste des Américains dans l’après-guerre. Mais le résultat est là : vous n’êtes plus en guerre.
- Alors, dis-moi, c’était quoi tes « dangers » ?
- Je ne pense pas t’en avoir parlé à l’époque. Mais mon arrivée à Bijeljina reste un moment inoubliable. J’en ai reparlé il y a peu avec un ami américain. Mais tu te souviens de lui ! C’est Dan, l’observateur avec qui j’habitais. Je l’ai revu…
- Raconte.
- Nous avions été affectés à Bijeljina à partir de Sarajevo. C’était quasiment la destination la plus éloignée de la capitale. Inutile de te dire que c’était pour nous une destination inconnue, ne figurant même pas sur toutes les cartes de la région !
- Non ? C’est cela … Vas-y, continue !
De tous les contingents, le nôtre était le dernier à partir. Nous étions 12 dans un grand car. Il fallait traverser la ligne de démarcation. Les routes n’étaient pas sûres. Notre chauffeur ne parlait que le srpski . Ou plutôt le bosanski , puisqu’il était de Sarajevo. A Tuzla, un officiel de l’OSCE devait nous accompagner pour passer la frontière. Arrivés sur place après plusieurs heures d’une trajet tranquille, le conducteur ne trouvait pas le bureau de l’OSCE et s’énervait. Nous ne comprenions même pas ce qu’il cherchait. Pas moyen de causer avec lui. L’heure avançant, l’homme craignait de devoir rester en Republika Srpska. Il se serait fait lyncher. Nous avons quand-même repris la route. Une route sinueuse dans la montagne. Partout, les maisons étaient effondrées. Dévastées. Certaines avaient été détruites lors de combats. La plupart avaient été détruites par leurs habitants partis en exil. Nous sommes arrivés à la ligne de démarcation en milieu d’après-midi. Il y avait là un important dispositif militaire russe avec des chars et des hommes armés jusqu’aux dents. Le chauffeur ne comprenait pas les Russes. Il s’énervait. Les Russes aussi. Nous ne comprenions personne. Toutes les langues essayées n’aboutissaient à rien. Les gestes étaient inutiles. Pas moyen de passer. Ni de faire demi-tour. Nous étions coincés. Certains observateurs étaient debout sur le car à la recherche de n’importe quel signe compréhensible. La discussion dans la mire du canon du char s’éternisait et le soir approchait. Il était interdit de circuler la nuit sur cette route. Trop dangereux. C’est alors qu’une voiture du Comité international de la Croix-rouge s’est pointée. Il y avait à son bord un traducteur. Les soldats réclamaient un laissez-passer qui aurait dû nous être accordé par l’officiel de l’OSCE à Tuzla. Il était trop tard pour faire demi-tour. Après une demi-heure de discussion, nous avons pu passer. Le chauffeur conduisait à une vitesse folle. Le car se balançait dans les tournants. La pente était raide, en lacets vers la vallée. Nous étions dans ton pays. Tous les conducteurs croisés levaient le poing ou insultaient le chauffeur à la vue de la plaque du car. Nous sommes arrivés vers sept heures du soir à Bijeljina. A l’hôtel Drina, le temps de trouver un responsable de l’OSCE, le chauffeur avait débarqué tous nos sacs et était reparti sur Sarajevo !
- Quelle émotion pour des observateurs !
- C’est ça, moque-toi.
- Et c’est le lendemain qu’on s’est rencontrés ?
- Exact.
Elle me rappelle notre rencontre dans la salle à manger de l’hôtel Drina, au petit déjeuner : Horst, le logisticien autrichien, avait fait venir les interprètes. La plupart étaient de jeunes filles fraîchement sorties du lycée ; ravissantes et féminines à souhait, elles avaient jeté l’émoi dans nos rangs. Seth, un gros Canadien, devait être le premier noir qu’elles voyaient. Elles s’étaient assises à sa table. Jovial de nature, il les dévorait des yeux tandis que ses lèvres dessinaient dans l’air des cœurs invisibles. Horst nous a constitués en ‘couples observateur – interprète’. Jelena me fut désignée. Elle ne m’avait jamais révélé ses premières impressions jusqu’à aujourd’hui : elle n’avait pas compris mon sérieux pendant les premiers jours ; elle pensait que j’étais déçu du choix opéré par Horst, que je préférais son amie Brankica. Sa fierté avait été piquée au vif.
La journée se transforme peu à peu en un long plongeon hors du temps. Un voyage imaginaire, lorsque l’oubli du présent est total. Les heures s’égrènent en compagnie de Jelena. J’oublie mon programme, le congrès, mon rendez-vous avec Dan. Tout.
Jelena aurait voulu visiter la grande palmeraie : pour sa première visite à Marrakech, elle ne voulait rater cela. Je reconnais que c’est un site merveilleux, cette mer de palmiers les pieds dans le sable à quelques kilomètres seulement de la ville, avec ces petites haltes sous des tentes de bédouins. Elle aurait adoré. Au lieu de cela, nous faisons les cents pas dans nos souvenirs, suivant des yeux les fissures du mur défraîchi.
